"Mais ce n'est pas grave" [Solo]

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"Mais ce n'est pas grave" [Solo]

Message par Jan Lyons le Jeu 14 Juin - 3:25



La salle est galamment décorée. Un piano au centre ne peut que l’embellir, mais elle est aussi ornée d’un canapé à l’apparence riche, d’un bureau sur lequel sont déposés tous les accessoires dont un pianiste puisse avoir besoin, d’une tapisserie rouge cramoisie et d’un plancher de bois foncé, et bien évidemment, d’un grand miroir affixé au mur afin que le plus grand pianiste de tous les temps puisse s’admirer.
Un sourire orne souvent ses lèvres quand il se demande s’ils se sont bien amusés à fabriquer toute cette pièce pour un mensonge.
Il ne sourit cependant pas, charmant comme il est, en fixant son propre reflet ; il s’observe, se scrute, et ne supporte pas ce qu’il voit.
Ce n’est pas qu’il ne se trouve pas plaisant. À vrai dire, il se rend parfaitement compte qu’il est magnifique – un beau jeune homme avec qui la génétique a été clémente, mais qui plus est prend visiblement soin de lui, personne ne refuserait de le regarder. S’il ne s’agit que de cette apparence, Jan est plutôt fier, et l’envie le prend parfois d’imprimer une photo de lui en grande quantité et en faire cadeau à quiconque il croisera, mais quand il y pense, devant le miroir, en cet instant-même, ce n’est pas si important que ça.
Son reflet ne lui fait pas écho ; si c’est un beau jeune homme qu’il voit, c’est une horreur, une saleté, un être à vomir qu’il ressent. Il se voit dans le miroir et ne s’y voit pas : comme si un mensonge avait été déposé de force sur ses épaules, il grince des dents en voyant un jeune pianiste, là où il se sait un gamin sans intérêt.
Tellement inintéressant qu’il est obligé de s’inventer des sentiments. Si désagréable qu’il doit se dessiner des sourires. Tellement vide que ses rares pensées rebondissent dans tous les coins de son esprit sans jamais s’arrêter pour mieux occuper la place.
Mais ce n’est pas grave. Il peut rester droit et se regarder ainsi car ce qu’il ressent n’a pas la moindre importance. C’est son image qui en a – et c’est tout simplement car il n’en a pas le choix. Quand on est malade, mauvais, laid, le seul moyen de vivre, c’est de prétendre être autre chose. Sain, bien, beau. La seule raison pour laquelle il est obligé de toujours faire des efforts est qu’il est irrécupérablement terrible, ce qui est aussi sans importance, car seul lui le sait.
Si seulement.
Ses pensées lui crient de se tuer, ou d’au moins s’enfoncer le crâne dans le miroir. Son esprit n’est pas si vide qu’il ne le voudrait, et ses insultes constantes sont cauchemardesques. « Mais ce n’est pas grave. »
« Mais ce n’est pas grave. »
« Mais ce n’est pas grave. »

Il a peur de se casser les dents à force de les serrer.
Mais ce n’est pas grave.
Il se sent mal. Il se sent malade. Il se sent mauvais, il se sent laid.
Ce n’est pas particulièrement agréable.
Mais quel gamin, regardez-le, à se fixer et à trembler, à avoir le sentiment d’être dans la pire situation possible quand rien ne lui est réellement arrivé ! Quel adolescent pathétique, qui se dit des choses qu’il croit ou qu’il ne croit pas, il n’en a plus la moindre idée !
J’en ai marre de ne pas savoir qui je suis. J’en ai marre de me regarder et me demander ce que je pense ou ce que je veux penser, qui je suis ou qui je veux être. Je ne veux plus être un gamin, je ne veux plus être là, je ne veux plus être sensible comme ça, et je veux tout oublier.
Je ne veux pas parler à la troisième personne, je veux être juste bien, je veux être beau, je veux être gentil, comme les autres, et intelligent, plus qu’eux ! Je ne suis qu’une pauvre merde qui se persuade qu’elle ira mieux en se donnant belle image, mais non, j’en sais rien, en fait, qui suis-je ? J’ai tellement menti, tellement voulu de choses différentes, tellement parlé, que je ne sais pas qui je suis.
Je ne sais pas si je suis en train de mentir. Je mens tellement que je ne sais plus quand je mens. Et je ne peux pas m’arrêter. Je suis pathétique.
J’en ai marre, moi, j’ai pas fait exprès. J’ai juste envie que ça s’arrête. J’ai envie que quelqu’un vienne m’aider, mais je ne peux faire confiance à personne.
Car personne ne voudra m’aider. Personne ne voudra m’aimer. Je ne suis pas capable d’aimer, je n’aime personne, je n’aime rien, je ne m’aime pas moi, alors que j’essaie tout le temps, je ne suis qu’un emmerdeur, mes goûts sont trop compliqués, je fais tout pour créer l’être parfait et je ne l’aime toujours pas !
Ça ne marche jamais ! Je n’y arriverai pas ! Et quand ce n’est pas moi qui crie ce sont des pensées à la sauvage, et je ne sais même pas si elles sont de moi ou d’une image de moi.
Je ne sais pas ce que je pense pour de vrai. Est-ce que je pourrais au moins pleurer ? Non, j’ai sûrement trop d’ego pour ça. Mais je n’ai aucun ego, je me déteste, ça n’a aucun sens !
Je ne sais même pas si j’ai de l’ego ou pas. Je ne sais pas, je ne comprends pas, mais où est-ce que je me suis perdu ? Où est-ce que je me suis laissé la dernière fois ? Est-ce que je me retrouverai un jour ? Ou est-ce que je suis condamné à me façonner jusqu’à devenir ce dont j’ai envie, plutôt que ce que je suis ?
Mais je ne sais même pas de quoi j’ai envie ! Comment vous voulez que j’y arrive ? Mais qui veut que j’y arrive ? Personne ne me connaît, pas même moi. Où suis-je ? Qui suis-je ? Mais quel intérêt ?
Pourquoi est-ce que je me pose toutes ces questions ? Pourquoi est-ce que je suis aussi dramatique ? Je ne pourrais pas tout simplement me contenter de vivre avec ce que j’ai, me faire taire un petit peu, vivre au jour le jour, voir les choses telles qu’elles sont ? Mais les pensées ne se taisent jamais ! Même quand j’essaie, je suis rattrapé par un flot d’insultes, et du bruit, trop de bruit, jusqu’à ce que je me fasse mal ou je mente.
Est-ce que le mensonge est ma seule solution ? Alors qu’il me ruine à ce point ? Est-ce comme une drogue dont je ne peux plus me détacher ? Mais quand est-ce que j’ai commencé ? Pourquoi j’ai commencé ? Bordel, pourquoi j’ai fait ça ? Je ne comprends même plus.
Papa, s’il te plaît, dis-moi, quand est-ce que j’ai commencé à faire n’importe quoi ? Pourquoi tu m’as laissé faire ? Pourquoi tu ne m’as pas tué, pourquoi tu m’as condamné à vivre alors que je suis un pauvre idiot jamais satisfait ?
Qu’est-ce que je veux que les gens voient de moi, quand je sors de cette pièce ? Un homme sans sentiments ? Un homme sensible ? Un mec cool ? Un mec compréhensif ? Comment puis-je seulement avoir une image quand je ne suis pas sûr de ce à quoi elle ressemble ? Mais que voient les gens de moi ? Que pensent les gens de moi ? Pourquoi personne ne me le dit jamais ? Pourquoi tout le monde prend mon sourire pour acquis, quand il est si compliqué à créer ?
Mais qu’est-ce que je veux ? Que les gens sachent ou non ? Qu’on m’aide ou qu’on me laisse tranquille ? J’en sais rien, putain, j’en sais jamais rien ! Je suis une pauvre merde qui ne sait jamais rien à rien, je ne sais que faire semblant, et semblant de quoi, je ne sais même pas !
Après avoir fixé sans rien penser son miroir quelques secondes de plus, Jan se redresse, racle la gorge, et recoiffe, se concentrant sur son image pour oublier ce qu’il s’entend penser.  Calmé, il se tourne rapidement vers la sortie, mettant sa main dans sa poche pour y rechercher son E.V.EPhone, espérant avoir un message, une invitation peut-être, qui lui donnerait quelque-chose de mieux à faire que se regarder. Il avance de quelques pas sans réfléchir, puis réalise que sa poche n’est pas si grande que ça, et qu’il cherche dans le vide. Son téléphone n’est pas là. Il s’arrête, entre-ouvre la bouche, et on dirait qu’il s’est téléporté, car à présent il a dans la main le couteau qui n’était il y a quelques instants pas ensanglanté, rangé dans le tiroir de son bureau, et l’atroce douleur de l’ouverture qu’il s’est faite dans l’épiderme du poignet le fait à la fois crier et trembler.
Haha ! Haha ! Je suis une pauvre merde ! Qu’est-ce que j’ai fait ? J’y comprends rien, comme d’hab ! Et bordel, un peu plus. Un peu plus, et après peut-être que ça sera fini. Les pensées, ou l’existence, un des deux, mais ça fera du bien dans tous les cas. Voyons, je devrais arrêter de m’en prendre à mes poignets, on les voit, ceux-là, et mon image veut que je sois heureux et parfait ! Je crois ! Ah, trouvons un endroit que je saurai cacher, pour cacher ma douleur, car je ne veux pas qu’on vienne m’aider, je crois.
feat. il en sait rien, dit-il; "Mais ce n'est pas grave"


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